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Magazine PROF n°5

 


Dossier Le Web en classe : 0/2 ou 2.0 ?

L'ordre nait du désordre

Article publié le 01 / 03 / 2010.

Depuis une vingtaine d’années, « l’honnête homme » est confronté à des craintes semblables à celles qu’il avait connues devant l’écriture et l’imprimerie, face aux enjeux liés à l’évolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC).

© PROF/FWB/Jean-Michel Clajot

Les nouvelles technologies bouleversent-elles le monde ? Le pédagogue canadien Jacques Tardif et le philosophe français Michel Serres s’accordent sur l’avènement d’une troisième civilisation, celle des TIC, après l’écriture et l’imprimerie. Les professeurs Michel Sylin (ULB) et Hubert Javaux (Haute École libre mosane) estiment plutôt qu’elles n’ont pas fondamentalement transformé notre société ni sa structure.

Même si nos habitudes de vie ont évolué – par exemple, nous sommes joignables n’importe où par l’intermédiaire du téléphone portable –, l’ordre social est resté identique. Une chose est sûre : métamorphosés par ces nouvelles technologies, les moins de vingt-cinq ans sont devenus multitâches, multi-connectés et multi-informés. Marc Prensky, consultant en nouvelles technologies et concepteur de jeux vidéo, les appelle les digital natives.

Au début de l’Internet, les sites étaient péniblement construits à coups de codes HTML ; l’utilisateur pouvait au mieux venir y consulter de l’information. La toile était alors une sorte de grande bibliothèque mondiale alimentée par les détenteurs de savoirs. Aujourd’hui, le Web « nouvelle génération » permet à tous les utilisateurs d’y placer photos, chansons, films, textes… L’internaute lambda devient producteur de contenus. Les chiffres sont éloquents : chaque minute, 15 milliards de courriels sont échangés, vingt heures de vidéos sont mises en ligne sur Youtube, 12 millions de sms sont envoyés.

Chaque jour, Facebook augmente de 600 000 nouveaux membres et plus d’un million de billets sont mis en ligne dans la blogosphère (1). « Les digital natives créent, collaborent et communiquent, ce sont les caractéristiques du Web2.0 », considère le pédagogue Marcel Lebrun (UCL). « Dès qu’ils sont en intercours, ils allument leur Facebook, ajoute Gilles Bazelaire, patron d’agence web et professeur invité à la Haute école Albert Jacquard. Le quotidien, le monde de l’entreprise et l’école se numérisent ; faire marche arrière sera impossible ».

Le rôle de l’école

Le décret Missions enjoint à chaque école de recourir aux technologies de la communication et de l’information, dans la mesure où elles sont des outils de développement, d’accès à l’autonomie et d’individualisation des parcours d’apprentissage (2). Néanmoins, si les enseignants utilisent les TIC quotidiennement, ils les intègrent peu dans leurs pratiques pédagogiques.

Selon M. Sylin, trois facteurs expliquent que même les férus d’ordinateurs ne sont pas chauds à les utiliser dans les classes. D’une part, toutes les écoles ne sont pas ou plus équipées pour pouvoir mettre en œuvre ces outils en classe – à l’heure actuelle (mars 2010), le plan Cyberclasse wallon n’a équipé que 178 implantations sur 3343. D’autre part, beaucoup d’enseignants se sentent désarmés pour accompagner leurs élèves sur ces terrains virtuels. Enfin, certains craignent une perte de maitrise de la relation pédagogique et envisagent peu de quitter leur position de transmetteur de savoirs.

Pourquoi aujourd’hui ce minuscule paragraphe d’un décret vieux de 13 ans prend-il encore plus de sens ? D’un côté, le Web2.0 accentue la nécessité de la maitrise des informations et de la gestion du savoir. Fallait-il croire à la mort de Pascal Sevran le 21 avril 2008, de la Reine Fabiola le 16 novembre 2009, ou encore de Johnny Depp le 24 janvier 2010 ? En quelques clics, ces informations people ont fait le tour du monde par l’intermédiaire de différents réseaux sociaux…

Parfois, les plus grandes rédactions – Belga pour la Reine et France 2 pour Sevran – ont été bernées par manque de sens critique. À l’heure du Web2.0, la gestion du savoir devient ainsi un défi toujours plus difficile à relever. « Cette gestion s’avère encore plus importante du fait que toutes les disciplines scolaires sont désormais basées sur des contenus modifiés, enrichis, renouvelés par l’usage du numérique », note le chercheur et formateur lyonnais Bruno Devauchelle (3).

De l’autre côté, l’école ne doit pas rejeter les technologies numériques sans réflexion ni, à l’opposé, rentrer à 100 % dans le moule du Web2.0 : il s’agit, pour l’institution, de trouver une place médiane. Il est indispensable que l’école soit en adéquation avec la société car la formation du jeune ne peut se faire sans prendre en compte la réalité auquel on le prépare. Le monde de l’entreprise a déjà généralisé ces technologies. L’enseignement supérieur lui emboite le pas. Enfin, selon M. Devauchelle, les élèves de nos classes sont nés avec ces techniques qui se sont imposées à eux. Dès lors, ils font avec elles ce qu’ils font avec tout leur environnement, ils sont contraints à trouver du sens et de l’équilibre à leur usage. Et ils ont besoin de l’adulte pour identifier ce qui structure ce monde en ayant la distance critique suffisante.

Si rien ne bouge…

Pour M. Bazelaire, ne pas tenir compte de ces nouveaux médias, c’est fermer les yeux et devenir rétrograde. Si beaucoup d’enseignants refusent d’y toucher par crainte des atteintes à leur vie privée et du jugement des autres sur leur production diffusée dans le domaine public, M. Bazelaire estime qu’il faut oser se former et l’essentiel est de franchir le cap. L’investissement n’est pas énorme surtout si on fonctionne avec des réseaux d’enseignants. L’enseignement en sortira gagnant.

Faute de poser les bonnes questions et d’y répondre, les enseignants hésitent. La société, elle, continue à évoluer – vers le Web3.0. Certes, les TIC restent un support pédagogique parmi d’autres. Elles ne sont en aucun cas la panacée. Mais, face à leur évolution exponentielle et à la surenchère d’informations, la solution n’est-elle pas de combattre le mal par le mal ?

D’ailleurs, selon M. Lebrun, l’ordre nait du désordre ; des systèmes désordonnés peuvent engendrer des structures d’ordre. Prigogine appelait cela des structures dissipatives qui, au lieu de créer du désordre, créent de l’ordre par l’intermédiaire d’un apport d’énergie au système. Dans l’enseignement, cette énergie, c’est l’enseignant. Vis-à-vis de la foison désordonnée du Web et de la maitrise souvent approximative des technologies numériques, la clé n’est-elle pas justement… l’enseignant ?

L’usage du Web 2.0 est plus efficace s’il est associé à des pratiques d’enseignement actives.
L’usage du Web 2.0 est plus efficace s’il est associé à des pratiques d’enseignement actives.
© PROF/FWB/Olivier Papegnies

Une question de pédagogie

Poser la question de l’entrée du Web2.0 en classe, c’est avant tout poser la question de la pédagogie. Comme pour tout outil, il s’agit de trouver la cohérence nécessaire avec les objectifs et avec les méthodes. Sur ce point, M. Lebrun estime que l’usage du Web2.0 sera plus efficace s’il est incorporé à des pratiques d’enseignement actives – apprendre en résolvant des problèmes, en construisant des projets, en groupe coopératif. « Une séquence qui utilise les TIC, comme tout autre outil, se doit d’être contextualisée par une situation-problème : c’est donner du sens à l’apprentissage ! », insiste M. Javaux.

Et, si avec le Web2.0 la quantité de savoirs disponibles sur Internet est en continuelle augmentation, le rapport des enseignants à la connaissance s’en trouve-t-il forcément révolu ? « Négatif ! Il est essentiel, commente M. Lebrun, de créer des moments de respiration, donner des signes, des balises théoriques voire didactiser les contenus pour les rendre appréhendables par l’élève ». D’un autre côté, ces pratiques actives les amènent aussi à assumer des fonctions d’entraineur et de médiateur afin de soutenir les élèves dans leurs démarches d’apprentissage (4). Ainsi, toute séquence de cours exigera-t-elle une préparation préalable beaucoup plus importante, une gestion de groupes et de projets pendant le cours, suivie de moments de synthèses plus nombreux qui fixent les concepts.

Du côté des élèves, pour M. Tardif, il devient impossible de se placer dans une position attentiste ou passive. Ils se voient dans l’obligation de participer activement à la vie de la classe. Ainsi, ils deviennent des utilisateurs stratégiques des ressources disponibles ainsi que des coopérateurs voire des collaborateurs dans une coproduction de connaissances.

Web2.0, un univers impitoyable

À l’instar de la série télévisée Dallas, le Web2.0 glorifie-t-il la loi du plus fort ? En 2006, le philosophe allemand spécialisé dans les médias, Norbert Bolz, attirait déjà l’attention sur les dangers liés à la puissance de diffusion du Web et au foisonnement des auteurs-producteurs, noyant les sources sérieuses au milieu de sources douteuses : « On est retombé de la vraie connaissance, du savoir fondé scientifiquement, prônée par les philosophes de l’antiquité grecque, à la doxa, l’opinion commune, qui prévalait en Grèce avant les philosophes. Ainsi, avec nos outils de mesure d’opinion, on en arriverait à considérer que telle opinion est vraie puisque 51% de personnes la pensent... » (5).

Bernard Poulet, auteur de La fin des journaux  (6), constate aussi la destitution du rôle de l’expert notamment dans un outil comme Wikipedia : « Son principal défaut est de faire partie du consensus mou, du plus petit dénominateur commun ». Les textes y sont, pour lui, plus pauvres que dans toute autre encyclopédie et, souvent, le résultat de différentes thèses mises côte à côte sans aucun recul ni prise de position – Wikipedia met sur le même plan, par exemple, la thèse darwinienne de l’évolution et le créationnisme.

S’appuyant sur une étude menée par l’University college de Londres (7), M. Poulet déclare que notre manière de lire et de penser devient moins soutenue, plus impatiente. La plupart des internautes effleurent les informations, passent rapidement de l’une à l’autre et ne reviennent que très rarement en arrière. L’architecture des sites leur donne l’impression qu’en quelques clics, ils ont accès à l’essentiel alors que l’information foisonne. Il pointe alors la grande difficulté de ces jeunes à effectuer une recherche efficace. Pire, cet illettrisme numérique s’accompagne d’un sens critique déficient et, au niveau de l’écriture, c’est le règne du « je-m’en-fou-tisme linguistique ».

Les consultants ès Web2.0 Didier Frochot et Fabrice Molinaro relativisent. Ils considèrent plutôt que le Web 2.0 est avant tout un phénomène d’avancée technique remarquable dans son ampleur, qui décuple certaines possibilités déjà en germes dans l’Internet. Et comme toute avancée technique, il s’agit de la langue d’Ésope : la meilleure et la pire des choses (8).

M. Lebrun renchérit : « À chaque évolution, il y a de nouvelles règles à trouver : l’avènement de l’écriture a permis de publier des ouvrages de référence mais aussi d’autres comme Mein Kampf ». Et, répondant à M. Poulet : « Si, sur l’Internet, on trouve du superficiel, il y a aussi du plus profond. On ne peut pas généraliser. De même, les jeunes sont tout à fait capables de distinguer le superficiel et l’important. Sinon, c’est de nouveau à l’école de les former ».

© PROF/FWB/Jean-Michel Clajot

Relever le gant

77% des internautes déclarent être membres d’au moins un réseau social (9), un individu moyen consomme 34 gigabits d’informations par jour (courriels, internet, tv, jeux, radio, etc.) dont 100 000 mots écrits ou parlés (10), soit l’équivalent de quatre numéros de PROF.

Tant l’institution scolaire que l’enseignant dans ses pratiques peuvent-ils rester de marbre face à ces chiffres ? Ils représentent en tout cas un défi essentiel quant à la formation du jeune confronté aux enjeux de l’information et de la communication par l’intermédiaire des nouveaux médias.

Patrick DELMÉE et Nicolas ROLAND

(1) DE SAINT MARTIN T., « Les chiffres-clés du web social en temps réel », dans Marketing Digital, 2009, en ligne : http://bit.ly/Kfe0y(consulté le 01/02/10)
(2) Décret définissant les missions prioritaires de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre, Article 8, paragraphe 7, 1997, en ligne : http://bit.ly/aHF4fr (consulté le 01/02/10).
(3) DEVAUCHELLE B., « Éléments de réponse à des questions que posent des enseignants à l’occasion du développement des ENT dans leur établissement scolaire et plus généralement des TIC dans l’enseignement », dans Veille et Analyse TICE, 2009, consulté le 01/02/10 sur http://bit.ly/c4p0be
(4) TARDIF J., « Une condition incontournable aux promesses des NTIC en apprentissage : une pédagogie rigoureuse », dans Conférence d’ouverture du 14e colloque de l’AQUOPS, 1996, en ligne : http://bit.ly/azSu9L (consulté le 01/02/10).
(5) BOLZ N., « Le nouveau royaume des idiots », dans Le courrier international, n°826, 2006.
(6) POULET B., La fin des journaux et l’avenir de l’information, Paris, éd. Gallimard, 2009, pp. 112-114.
(7) Information Behaviour of the Researcher of the Future, 11 janvier 2008, University College London, consulté le 03/03/10 sur https://www.researchgate.net/publication/200760622.
(8) FROCHOT D., MOLINARO F., « Regards sur le Web2.0 », dans Les infostratèges.com, 2006, en ligne : http://bit.ly/98lpmZ (consulté le 01/02/10).
(9) IFOP, « L’éducation et les nouvelles technologies », dans Le site de l’Institut français d’opinion publique, 2010, en ligne : https://www.ifop.com/publication/leducation-et-les-nouvelles-technologies/(consulté le 01/02/10).
(10) Philosophie Magazine, n°36, février 2010, p.16.

Tous digital natives

Pour Marc Prensky, il existe des différences entre le jeune qui passe ses soirées devant l’ordinateur et celui qui n’en dispose pas. Elles semblent moins importantes que les convergences. Pour tous ces jeunes, le contact avec le numérique reste inévitable. Ils peuvent ne pas en avoir conscience, mais ils sont imprégnés de cette culture qui façonne leur manière de penser ou d’agir (1).

(1) C. Bonrepaux, « La pédagogie aux prises avec la toile », dans Le Monde de l’Éducation, n°363, avril 2008, p. 34.

Évaluer dans le Web2.0

Le Web2.0 permet de réaliser des productions collaboratives. Marcel Lebrun et Hubert Javaux y voient une plus-value pédagogique : ces outils permettent, par les historiques de contributions, d’observer et d’analyser davantage et plus finement les compétences transversales et les manières de raisonner des élèves. A contrario, pour Michel Sylin, l’enseignant doit se cantonner à évaluer la production de l’élève et non pas son raisonnement. C’est pour lui une dérive forte que peut amener le Web2.0 : le contrôle des moyens que l’étudiant met en œuvre pour développer du savoir, de la connaissance.