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Magazine PROF n°30

 


Libres propros 

La mission centrale de l’école : l’égalité des chances

Article publié le 01 / 06 / 2016.

Cette rubrique invite un ou des experts à faire part à nos lecteurs d’un message qu’il juge important, dans le contexte actuel. Jean Hindriks (UCL et Itinera) et Mattéo Godin (UWE et Itinera) ont publié fin avril un rapport sur l’égalité des chances à l’école, qu’ils résument ici.

Notre rapport (1) propose une approche inédite de la notion d’équité, telle qu’elle a été définie dans les évaluations des systèmes scolaires. Aujourd’hui, alors que l’éducation obligatoire est perçue par tous comme un vecteur d’émancipation sociale, il est clair que l’égalité des chances devient un enjeu politique majeur.

On dit qu’il y a égalité des chances face à l’école lorsque les résultats scolaires sont indépendants de l’origine sociale des élèves. Il s’agit de corriger un handicap initial, de compenser les conditions initiales dans lesquelles se trouvent les élèves, pour leur donner des chances égales dans la vie. C’est une mission centrale de l’école.

La résilience comme égalité des chances

Les élèves résilients sont des élèves issus de milieux défavorisés mais qui réussissent bien à l’école. Pour apprécier ce phénomène, nous comparons pour chaque pays les chances relatives d’un élève de figurer dans le quart des meilleures élèves de son pays (sur base du test PISA 2012) selon que cet élève appartient au quart de la population socialement favorisée ou au quart de la population socialement défavorisée.

Le résultat est sans appel : la Communauté flamande est en bas de classement avec une inégalité des chances trois fois plus élevée que dans les pays les mieux classés. En Communauté flamande un élève de milieu favorisé a sept fois plus de chances de faire partie des meilleurs élèves qu’un élève de milieu défavorisé. En Communauté française ce ratio est de six contre une moyenne de quatre pour l’ensemble des pays de l’OCDÉ.

La mobilité sociale comme égalité des chances

La mobilité sociale (ascendante) mesure la possibilité pour un élève d’obtenir un meilleur classement au test PISA que son classement social. La Belgique reste en bas du classement en termes de mobilité sociale. Elle occupe la 7plus mauvaise position sur 34 pays. Cette mobilité sociale est comparable entre les deux communautés. Le Canada et la Finlande font office de très bons élèves en terme de mobilité sociale au sein de l’OCDÉ.

Synergie entre mobilité sociale et performance

Nous montrons que la mobilité sociale et la performance scolaire, mesurée par le niveau moyen des élèves, sont positivement corrélées au sein des différents systèmes scolaires de l’OCDÉ. Cela suggère que l’égalité des chances réduit le sentiment d’impuissance face à l’école des élèves socialement défavorisés, ce qui à son tour motive les élèves et suscite l’émulation (Pourquoi pas moi ?). La mobilité sociale est aussi la plus élevée dans les pays où les inégalités scolaires sont limitées. La mobilité sociale est enfin plus élevée dans les pays où la mixité sociale des écoles est plus grande.

Synergie entre élèves forts et élèves faibles

La comparaison internationale suggère aussi une forte corrélation positive entre les résultats des élèves forts et ceux des élèves faibles. Une explication possible à ce résultat est qu’en relevant le niveau des plus faibles on augmente le niveau moyen ce qui a pour effet d’accroitre à son tour les ambitions des meilleure.

Au niveau belge, si l’on compare les communautés sur ces critères, on constate que la Communauté flamande obtient un score plus élevé des élèves forts et des élèves faibles que la moyenne belge. À l’inverse, la Communauté française obtient un score plus faible des élèves forts et des élèves faibles que la moyenne belge. Les carences des élèves faibles sont en partie attribuables à un mode d’organisation de l’enseignement qui exacerbe les différences. À l’inverse il existe des modes d’enseignement qui tirent tout le monde vers le haut sans exacerber les différences.

La mobilité sociale dans les réseaux d’enseignement

La mobilité sociale est plus forte dans le groupe des élèves de l’enseignement officiel que celui de l’enseignement catholique. Cela est vrai dans les deux communautés belges. Évidemment, la distribution des résultats et la distribution socio-économique changent d’un groupe à l’autre. Dans chaque communauté, nous observons aussi l’existence d’une plus grande résilience chez les migrants.

L’effet de l’échec scolaire sur la résilience est plus nuancé. Doubler une fois semble améliorer la résilience au sein des élèves concernés mais doubler deux fois ou plus est nuisible à la résilience.

Familles monoparentales

En ce qui concerne l’écart de résultats pour les élèves issus de familles monoparentales, la Communauté française est dans la moyenne, tandis que la Communauté flamande est tout en bas de classement avec une baisse de 8% des résultats scolaires dans les familles monoparentales. Cette baisse de 8% est équivalente, sur l’échelle PISA, à une année de retard scolaire. Seule la Turquie fait moins bien. L’effet des familles monoparentales diffère selon le genre de l’élève, avec un effet négatif sur les résultats scolaires plus important pour les garçons que les filles.

Recommandation

Le chômage, la précarité professionnelle et la montée de la pauvreté, qui frappe notamment les familles monoparentales, placent les enfants des familles les plus démunies dans des conditions d’étude difficiles. Nous devons répondre à cette réalité dans notre lutte pour l’égalité des chances.

Notre rapport révèle que la mission centrale d’égalité des chances de l’école est en échec en Belgique (à l’exception de la Communauté germanophone). Notre analyse montre cependant que le changement est possible sans opposer l’excellence à l’équité. Cela doit nous conduire à dépasser les clivages idéologiques en matière de système scolaire pour aborder la question de la qualité de notre enseignement de façon pragmatique et concrète. Pour que « chaque enfant qu’on enseigne soit un homme qu’on gagne » (Victor Hugo).

Jean Hindriks (UCL et Itinera) et Mattéo Godin (UWE et Itinera)

(1) L’égalité des chances à l’école – rapport complet téléchargeable via http://www.itinerainstitute.org/fr/article/egalite-des-chances

Jean Hindriks :  « Notre rapport révèle que la mission centrale d’égalité des chances de l’école est en échec en Belgique (à l’exception de la Communauté germanophone) ».
Jean Hindriks : « Notre rapport révèle que la mission centrale d’égalité des chances de l’école est en échec en Belgique (à l’exception de la Communauté germanophone) ».
© Jean Hindriks

Mattéo Godin :  « Notre analyse montre que le changement est possible sans opposer l’excellence à l’équité.»
Mattéo Godin : « Notre analyse montre que le changement est possible sans opposer l’excellence à l’équité.»
© Mattéo Godin

En deux mots

Licencié et docteur en économie (Université de Namur), Jean Hindriks a enseigné l’économie à l’université d’Exeter et au Queen Mary College (Université de Londres). Actuellement professeur d’économie à l’Université catholique de Louvain (UCL) et « senior fellow » à l'Institut Itinera, il est aussi membre du Center of Operations Research and Econometrics (CORE) et directeur du Master en Économie à l'UCL.

Membre de la Commission de Réforme des Pensions (avril 2013 à juin 2014), Jean Hindriks a publié plusieurs livres et de nombreux articles scientifiques sur les questions de finances publiques et d’économie politique. Il publie et débat fréquemment dans les médias sur les thèmes de l’enseignement, des pensions et des finances publiques.

Mattéo Godin, après un master en Économie à l’UCL, a été consultant international avant d’être assistant de recherche en matière de politique fiscale à l’Université de Namur dans le cadre d’un projet de recherche de la Coopération belge au développement. Il est maintenant conseiller économique au sein de l’Union wallonne des entreprises après avoir été assistant de recherche à l'Institut Itinera, participant notamment à l’élaboration du rapport sur l’école et l’égalité des chances.

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