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Mise en ligne le 7 férvier 2024

Curtis Mulpas : un chef destiné à enseigner

Après les restaurants étoilés et un passage dans l’émission « Objectif Top Chef », Curtis Mulpas a décidé d’enseigner la cuisine à Wavre. Portrait d’un chef à la trajectoire inattendue.

Curtis Mulpas, chef et professeur à la section hôtelière Pierre Romeijer de l'Institut Provincial d'Enseignement Secondaire (IPES) de Wavre, lors de la sélection nationale du Bocuse d’Or 2023.
Curtis Mulpas, chef et professeur à la section hôtelière Pierre Romeijer de l'Institut Provincial d'Enseignement Secondaire (IPES) de Wavre, lors de la sélection nationale du Bocuse d’Or 2023.
© Pieter Dhoop

Un parcours hors norme

Originaire de Bruxelles, Curtis Mulpas quitte la capitale à l’adolescence pour tenter sa chance dans la restauration à Namur. « J'ai eu la chance d'avoir des parents qui m'ont autorisé à faire ce que j'aime », confie-t-il. Il commence ses études à l’École Hôtelière Provinciale de Namur pour les achever dans l’établissement Ilon Saint-Jacques. Une plus petite structure pour optimiser ses chances d’atteindre son objectif : participer à des concours. C’est d’ailleurs durant un concours qu’il rencontre le directeur d’un établissement français et, à 17 ans, il démarre une nouvelle aventure culinaire à Paris.

Pendant deux ans, Curtis Mulpas partage sa vie entre la préparation de son BTS (brevet de technicien supérieur) et l’apprentissage dans un restaurant doublement étoilé. Une fois diplômé, il vise plus haut et travaille dans un trois étoiles situé dans les jardins des Champs-Élysées.

Il y passe cinq années rythmées par la pression et les concours (dont une participation à l’émission « Objectif Top Chef » en 2016). « C'était très physique. C'était l'excellence poussée à son paroxysme. C’était une période quand même très dure », concède-t-il. À cela s’est ajoutée une préparation intensive durant deux ans en Italie pour participer au Bocuse d’Or 2018 en tant que commis. Le concours se déroule en trois étapes : le niveau national, européen et mondial. À chaque étape, l’étau se resserre. Avec ses deux coéquipiers italiens, il finit 14e des mondiaux et remporte à deux reprises le titre de meilleur commis du concours.

Curtis Mulpas sort de ce concours heureux mais lessivé. Sa carrière remarquable masque une vie privée délaissée. Ce constat le pousse à rentrer en Belgique en 2019. Il participe à des émissions culinaires régionales, dont l'Institut Provincial d'Enseignement Secondaire (IPES) de Wavre était partenaire en prêtant ses locaux pour le tournage, et il travaille dans un restaurant étoilé situé à Marchin. Jusqu’à l’arrivée du Covid où tout s’arrête.

Un enseignant à la double vie

Sans emploi, Curtis Mulpas tente de gérer son hyperactivité comme il peut. Un jour, son téléphone sonne : une place se libère pour quelques mois à l’IPES de Wavre. « Je ne suis pas prof, je ne suis pas diplômé mais j'adore partager et j'adore les jeunes », explique-t-il. Il ne lui en fallait pas plus pour accepter ce nouveau défi.

Cela fait maintenant plus de deux ans qu’il partage sa passion avec ses élèves de la section hôtelière Pierre Romeijer. Et sa vie de cuisinier ressemble à une double vie : enseignant le jour et chef le soir. « À partir de 16h10, ma deuxième journée commence. Je m'entraine pour les concours ou je travaille sur des événements pour l'école et les élèves me donnent toujours un coup de main pour m’aider ou s’entrainer. » Un moment précieux que l’enseignant considère comme une seconde formation pour approfondir et maitriser leurs apprentissages.

Lorsqu’il était sur les bancs de l’école, Curtis Mulpas le dit sans détour : il n’était pas un bon élève. À ce moment, difficile pour lui de comprendre l’intérêt du français ou des mathématiques. Mais arrivé dans le monde professionnel, il prend conscience de l’importance de ces matières ne fut-ce que pour s’exprimer correctement, rédiger un mail ou tenir ses comptes. « Étant donné que j'ai fait l'erreur plus jeune, je fais un vrai suivi sur les cours généraux de mes élèves. Je souligne la réelle importance que cela peut avoir plus tard pour eux. »

Apprendre la défaite

En décembre dernier, Curtis Mulpas a remporté la médaille d’argent de la sélection belge du Bocuse d’or. Bien qu’elle soit une belle récompense, elle marque la fin de sa participation au concours. En effet, seul le médaillé d’or poursuit la compétition.

« Que l’on gagne ou que l’on perde un concours, on explique aux élèves qu’on apprend des choses. On fait un concours pour être premier mais avec de l’expérience et du recul, on se rend compte que participer à un concours, c’est déjà un cadeau. »

Au-delà de l’aspect pratique du métier, ces compétitions permettent d’autres apprentissages : accepter la défaite, gérer son stress, être poussé dans ses retranchements,…

Des élèves très impliqués

En 2022, Curtis Mulpas participe au concours Pierre Wynants en tant que chef. Et pour l’accompagner, il désigne Olivier Sutckens comme commis... Un de ses élèves. Ensemble, ils terminent à la deuxième place.

Mais Olivier n’est pas le seul jeune à s’impliquer. Chaque apprenti-cuisinier veut mettre la main à la pâte lorsque Curtis Mulpas prépare un concours. « Parfois ils sont dix ou douze autour de moi. Ils font la vaisselle, pèsent des petites choses ou regardent. C’est très important d’observer. Et mes élèves sont mes premiers cobayes. Je demande leur avis. »

L’enseignant peut également compter sur leur soutien inconditionnel. « Pour le Bocuse d’Or, on a dû louer un car tellement ils étaient nombreux. 80 élèves sont venus faire du bruit et représenter la ville de Wavre. On était l'équipe avec le plus de supporters et c'est le plus beau cadeau que je puisse avoir. »

Évidemment, Curtis Mulpas n’est pas seul dans la section hôtelière. Toute une équipe participe à la formation des jeunes : Damien Huylebroeck (chef dernière année), Merric Maes (chef axé pâtisserie chocolaterie), Alain Segers (chef de salle en dernière année), Laurence Renaudin (cheffe en 3e et 4e), Coline Deleuze (cheffe de salle en 3e et 4e) et Stéphanie Rocher (cheffe de salle en 3e et 4e).

Les crêpes trois étoiles d’un papy

Notre entretien prend fin quand Curtis Mulpas insiste pour que soit précisé un élément : il enseigne dans la section hôtelière Pierre Romeijer, l’un des premiers chefs trois étoiles de Belgique. Et c’est parce que la section porte son nom que Curtis Mulpas a accepté de travailler à l’IPES de Wavre.

« J'ai fait mes maternelles à Bruxelles et j’étais dans la classe de Louis. Il est le petit-fils de Monsieur Romeijer. Je m'entendais super bien avec Louis et son papy venait le chercher le mercredi. Je rentrais avec eux et on allait manger des crêpes trois étoiles chez papy », se remémore-t-il.

Après son décès en 2018, Curtis Mulpas a recontacté sa famille. « On m'a offert gracieusement sa veste de cuisine que j'ai encadrée. Elle est ici, en cuisine, devant les gamins. »

Loïs DENIS
 

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